La formation des mouvements de masse
Revenons un peu en arrière: toute époque marquée par une certaine stabilité politique est dominée par un sentiment collectif essentiellement conservateur, basé sur l'idée que le futur ne peut que ressembler au présent. Plus la durée de cette période de stabilité est longue, plus ce sentiment est profondément enraciné dans l'imaginaire collectif. Il s'ensuit une domination totale des esprits, une hégémonie culturelle qui relègue toute proposition de changement radical dans le champ de l'impossible. La sphère contestatrice se réduit à une poignée de personnes, révolutionnaires, anarchistes, militants radicaux, qui ne peuvent élargir leur domaine de lutte au-delà de ce cercle fermé.
Dans quel cas cette infime minorité de personnes parvient-elle à ses fins ? Comment passe-t-on d'un groupuscule à un mouvement de masse ? Je ne prétends pas détenir la réponse à cette question, mais je peux tout du moins vous donner mon sentiment.
A mon sens, dans une société marquée par la stabilité, les revendications sont essentiellement individuelles et isolées. Elles sont l'expression d'un manque, d'un besoin inassouvi. On manque de pain, d'accès à l'eau potable, d'emploi, on craint pour son environnement ou sa santé. On exprime alors ce besoin de manière démocratique en faisant part de sa requête auprès du pouvoir. Quand celui-ci répond à cette demande, l'agitation individuelle s'éteint d'elle-même. Lorsqu'il n'y répond pas, ces demandes isolées s'agrègent avec celles de personnes ressentant le même besoin. Il s'ensuit un mouvement protestataire, essentiellement centralisé autour d'une demande précise. Il s'agit ici non pas d'un mouvement populaire, au sens d'action au nom du peuple, mais de revendications focalisées autour d'un thème donné. Même si un mouvement collectif commence à émerger, il n'en reste pas moins limité à l'action de groupe autour d'un point commun. Il y a rassemblement autour d'un thème central, mais pas identification à l'autre. La chaîne d'équivalences n'est pas encore formée.
Ce mouvement social peut alors être endigué, soit par la force, soit par la satisfaction des demandes. Dans les deux cas, l'absence de conscientisation d'appartenance à un même groupe conduit à l'essoufflement du mouvement, voire à sa disparition. Mais même dans le cas où cette contestation n'est pas endiguée, elle reste insuffisante pour faire vaciller le pouvoir en place. En l'absence de relais avec d'autres mouvements contestataires, elle reste une revendication singulière, et n'aspire pas au renversement du pouvoir en place ou à un changement global du système.
Ce n'est que lorsqu'elle s'agrège autour d'autres mouvements protestataires, faisant intervenir d'autres groupes sociaux, que peut naître l'idée d'une nécessité de renversement de l'ordre établi. Or, même si plusieurs revendications différentes surgissent, le passage à un mouvement populaire de masse n'a rien d'automatique. Il faut pour cela un dénominateur commun, un élément capable de fusionner cette masse hétérogène en un véritable mouvement populaire. Cet élément ne pouvant se situer à l'intersection inexistante de revendications par nature exclusives, il doit nécessairement se situer à l'extérieur de celles-ci. Autrement dit, il est inutile de rechercher un élément positif commun à ces ensembles de mouvements, car celui.ci serait nécessairement de valeur secondaire dans le corpus de chacune des revendications. Un point consensuel commun ne peut suffire à engendrer un mouvement de masse.
Non, l'élément à rechercher est bien à l'extérieur de ces différents groupes, et ne peut donc que constituer un contrepoint négatif à l'ensemble de ces demandes positives, en résumé un ennemi commun, un être sublimé et fantasmé, l'incarnation du mal. Seul un adversaire puissant et redoutable peut agir comme catalyseur psychologique sur les foules, et transformer une simple houle en un véritable raz-de-marée, capable de tout emporter sur son passage.
Pour pouvoir exister, cet être maléfique doit pouvoir être à la fois clairement identifiable, séparé de l'ensemble des groupes revendicatifs, et comporter une part fantasmatique. C'est ce fantasme qui permet de faire appel à l'inconscient collectif, seul capable de faire émerger une force capable de renverser le cours de l'Histoire. L'ennemi doit pouvoir être à la fois réel et imaginaire. Il doit prendre corps dans une réalité objective, tout en contenant une certaine part de mystère, provoquée par l'éloignement de ce que l'on peut alors appeler le peuple. Il doit pouvoir être représenté sous la forme de symboles honnis, qui à eux seuls permettront de représenter l'adversaire sous son jour le plus néfaste.
C'est en référence à cet ennemi commun que le peuple apparaît en tant que tel, c'est-à-dire en tant que réalité objective. C'est par l'exclusion d'un élément néfaste que la plebs se transforme en populus, que la partie se voit comme le tout. La chaîne d'équivalence entre les différentes revendications est enfin formée, unissant sous une même bannière une foule hétéroclite. C'est en rejetant l'ennemi, en le considérant comme ne faisant plus partie de la société, que nous pouvons nous considérer comme représentant le tout, et donc seuls légitimes à exercer le pouvoir.
Le catalyseur politique
Ne manque alors plus qu'un élément pour transformer la grogne populaire en mouvement radical de masse : un catalyseur. Celui-ci peut s'incarner via un leader charismatique, un homme providentiel autoproclamé, qui saura enflammer les foules en faisant appel à la rhétorique populiste. Cette solution est dangereuse et peut mener à toutes les dérives autoritaristes. Mais l'élément catalyseur peut également être incarné par un ensemble d'idéaux présentant un cadre idéologique susceptible de recouvrir l'ensemble des champs du possible, et par là-même répondre à l'ensemble des revendications simultanément. Cette seconde possibilité d'incarnation nécessite non pas un leader, mais un mouvement politique, porteur d'un nouvel espoir et proposant un système alternatif, seul à même de renverser l'ordre ancien.
Le parti politique doit donc être conçu comme le fer de lance des mouvements populaires. Il doit porter en lui une certaine part d'utopie, seule à même de mobiliser les foules. Face à un mal en partie fantasmé doit surgir un idéal porteur d'une part de rêve. Même si l'on a bien conscience que l'on n'atteindra jamais notre objectif utopique, nous avons un cap et savons dans quelle direction aller. Le parti politique ne se situe donc pas à l'extérieur des mouvements populaires, il en est l'essence même, de par sa capacité à rassembler ce qui est épars. L'action politique doit combiner construction intellectuelle d'un nouveau modèle de société et action militante sur le terrain.
J'entends ici par action militante non pas la simple distribution de tracts ou l'organisation de débats, mais bel et bien l'action concrète auprès des citoyens eux-mêmes. On aurait tort de croire qu'il faille laisser le terrain de l'aide sociale ou de la protection de l'environnement au milieu associatif. Le travail mené par les ONG, les associations ou les mouvements citoyens sont des actions politiques, car elles visent à la transformation de la société. Par contre, ces divers mouvements se concentrent généralement sur un point bien précis. Le parti politique, lui, doit non seulement avoir une vision d'ensemble, mais doit également agir concrètement au service des citoyens, sans attendre une hypothétique arrivée au pouvoir. C'est l'action qui permet d'accéder au pouvoir et non l'inverse.
L'hégémonie néolibérale
Aujourd'hui, quelle est la situation ? Depuis le début des années 80, c'est-à-dire depuis les années Reagan-Thatcher, nous sommes entrés dans l'époque néolibérale. Voici donc plus de 30 ans que nous sommes plongés dans un monde où l'idéologie néolibérale règne en maître. Chose inédite dans l'histoire de l'humanité, un même et unique modèle de société s'est étendu à la quasi-totalité de la planète, y compris aux dictatures qui n'ont de communiste que le nom. L'homo economicus a envahi la surface de la Terre. Le profit règne en maître absolu sur les cœurs et les consciences. Jamais hégémonie culturelle ne fut plus forte qu'aujourd'hui.
Pour vous en convaincre, imaginez-vous en train de dire à quelqu'un que vous avez un autre modèle de société à lui présenter. Quel que soit ce dernier, quelle que soit la rigueur de votre raisonnement ou la pertinence de vos idées, vous verrez immanquablement un petit sourire moqueur se former à la commissure des lèvres de votre interlocuteur. Même s'il ne vous le dit pas, il vous considérera comme un gentil farfelu, un doux rêveur : "c'est très bien, mon petit, mais c'est pas possible". Voilà ce qu'il vous répondra. Et s'il ne vous répond pas, c'est juste parce qu'il ne veut pas vous contrarier ou perdre son temps. Il est stupéfiant de constater à quel point, malgré tous les mécontentements populaires, l'idée que le futur sera semblable au présent est puissante. La fin de l'Histoire est vue comme une évidence. C'est sans aucun doute la plus belle réussite d'une idéologie depuis que l'homme est homme. Le travail à accomplir pour pouvoir à nouveau transformer la société n'en est que plus immense.
Nous l'avons vu plus haut, l'émergence d'un mouvement populaire de masse nécessite l'apparition d'un ennemi commun réel et fantasmé, symbole de la puissance oppressive qui s'abat sur le peuple dans son ensemble. Le peuple lui-même ne se perçoit en tant que tel que par rapport à un adversaire à sa mesure. Sans ennemi à combattre, le peuple n'existe pas.
Notre ennemi commun
Aujourd'hui, quel est cet ennemi commun ? Contre quoi ou contre qui nous battons-nous ? Un certain François Hollande l'a bien résumé : "Mon ennemi, c'est la finance". Certes, il ne s'agissait que d'une simple formule de rhétorique, mais avouons que c'était bien visé. La finance, le profit sans limites, la cupidité sans bornes, voilà notre ennemi commun, celui contre lequel nous nous battons tous, que ce soit dans la protection de l'environnement, les droits des travailleurs, la protection sociale, la santé ou encore la sécurité alimentaire.
Quand on se bat contre l'exploitation des sables bitumineux en Alberta ou du gaz de schiste en Europe, on combat les industries pétrolières. Quand on se bat pour préserver les forêts primaires en Amazonie ou en Indonésie, pour défendre les paysans sans terres, on combat les multinationales agroalimentaires ou forestières. Quand on se bat contre les paradis fiscaux, on combat les pratiques bancaires. Et l'on pourrait multiplier les exemples à l'infini. Mais toutes ces luttes ont un point commun, un ennemi tout à la fois identifiable et fantasmé : la recherche du profit à tout prix; l'accumulation infinie des richesses; l'argent-roi comme seule devise.
La mondialisation économique et financière, de par les ravages qu'elle provoque aux quatre coins de la planète, a également l'immense avantage de nous fournir cet ennemi commun. Nous en sommes donc là : les différentes luttes, dans quelque domaine que ce soit, ont un adversaire commun, puissant et mobilisateur. Si l'on reprend le raisonnement ci-dessus, il ne manque plus que l'élément catalyseur, celui qui fera prendre conscience à chacun qu'il fait partie d'un tout, celui qui permettra la transformation de la plebs en populus. L'ennemi commun existe, ne manque plus que la conscientisation des masses de leur communauté de destin.
L'unité via l'exclusion
Pour que surgisse l'unité populaire, il nous faut exclure une part du tout, une entité que l'on puisse identifier comme illégitime, en rupture avec le reste de la société. C'est par cette exclusion que se forge le sentiment d'appartenance à la seule communauté réellement légitime. Le peuple construit son identité via une idéologie de rupture avec la part jugée illégitime de la société, que ce soit nos gouvernants, les élites ou bien la classe dominante en général.
Dans le cas du marxisme, ce fut l'idéologie de la lutte des classes, qui présentait le prolétariat - allié aux petits paysans - comme seule entité légitime, d'où la nécessité d'une dictature du prolétariat. De nos jours, cette dichotomie prolétariat - bourgeoisie a quasiment disparu, du fait de l'apparition d'une vaste classe moyenne, sorte de ventre mou des démocraties occidentales.
Par contre, il existe une petite catégorie de personnes qui sont réellement en rupture avec le reste de la société : il s'agit de la caste des ultra-riches, de ceux qui ne vivent visiblement pas sur la même planète que nous. Et par extension, on peut identifier les 1% les plus riches de la population à une catégorie en rupture avec le reste de la population. Rappelons qu'en France, le revenu moyen des 1% les plus riches s'élève à 270 000 € (et les 0,1 % les plus riches, soit environ 50 000 personnes, touchent en moyenne 750 000 € par an*). Il est clair que le centile le plus riche de la population ne vit pas du tout dans le même monde que ceux qui vivent avec 500, 1 000 ou même 3 000 euros par mois.
C'est en ce sens que le slogan "Nous sommes les 99%" utilisé par Occupy Wall Street, inspiré par l'un des ouvrages de Joseph Stiglitz, prix Nobel d'économie, fut particulièrement pertinent. C'est ce mot d'ordre qui nous permettra de constituer une identité populaire vue comme étant seule légitime. De par l'immense fortune des 1% les plus riches, il y a exclusion de fait du reste de la population, ce qui permet à l'unité populaire de se forger sous la bannière des 99%.
C'est pourquoi je suggère à Nouvelle Donne de se rallier à cette bannière et d'adopter dès maintenant le slogan "Nous sommes les 99%". Par ce biais, nous serons à même d'incarner l'ensemble de la population qui pourra s'identifier à Nouvelle Donne via ce slogan.
Implications stratégiques
Du point de vue de la stratégie politique, cela implique plusieurs choses. Tout d'abord, cela nécessite d'adopter un discours de rupture avec le modèle dominant. Ensuite, cela exige de ne pouvoir être identifiés ou assimilés avec ceux qui ont participé au système ou ont représenté, d'une manière ou d'une autre, l'incarnation d'un modèle révolu.
En conséquence, Nouvelle Donne ne peut s'allier avec quelque mouvement que ce soit sans prendre le risque d'être assimilé à une énième partie du modèle dominant. Si l'on souhaite que notre parti devienne en mesure d'incarner un nouvel idéal, on ne peut en aucun cas s'allier avec un parti plus ancien. De ce fait, aux prochaines élections régionales, si par malheur les contraintes techniques ou financières nous imposaient de ne pouvoir nous présenter partout sans alliances, il est à mon sens nécessaire de ne pas présenter de listes dans les régions les moins susceptibles de nous faire passer la barre fatidique des 5%.
On me rétorquera sans doute que cette stratégie d'isolement ne mène à rien, sinon à se retrouver dans la situation du NPA. Cette critique un peu facile pourrait être évacuée en prenant le contre-exemple tout aussi facile du Front National. Cependant, la question mérite d'être étudiée de plus près. Pourquoi la stratégie de l'extrême gauche est-elle un échec, et celle de l'extrême-droite un succès, partout en Europe ?
Reprenons le raisonnement ci-dessus. Le NPA, voire le Front de Gauche, se voient toujours plus ou moins comme les héritiers de la lutte des classes, des prolétaires face aux grands bourgeois. Ils ne peuvent donc être perçus comme représentant le peuple dans son ensemble, en particulier pour les classes moyennes ou supérieures. Au gré des défaites du Parti Socialiste, ils peuvent donc représenter une alternative pour ceux qui ont le coeur à gauche, mais ils ne représenteront jamais le peuple dans sa globalité. Leur stratégie ne peut conduire qu'à l'échec.
A l'inverse, le Front National et les autres formations européennes d'extrême-droite ont su trouver un ennemi commun, réel et fantasmé. Il s'agit de l'immigré. Cette partie de la population, à la fois clairement identifiable et fantasmée, peut facilement être exclue du tout. Elle peut représenter cet ennemi invisible, à la fois si proche et si différent de nous. Cette exclusion permet de fédérer toutes les classes sociales, des plus démunis aux classes supérieures. La peur de l'autre est un catalyseur suffisant pour former "l'identité nationale", construite à partir de l'étranger, de celui qui vient nous voler notre travail ou profiter des allocations familiales. Le Front National est un parti populiste car il crée le peuple via l'exclusion des immigrés. Il est le fer de lance de nos plus bas instincts, le catalyseur nécessaire à la transformation de la grogne sociale en vaste mouvement populaire.
L'isolement n'est donc pas une bonne tactique ou une mauvaise tactique. Elle est bonne dans le cas où l'on est capable de créer le peuple à partir d'un repoussoir commun, et mauvaise quand on ne peut s'appuyer que sur une partie de la population ne pouvant légitimement se considérer comme le tout.
Via le slogan "Nous sommes les 99%", nous pouvons créer le peuple. Nous pouvons représenter une alternative crédible, capable de séduire toutes les classes de la population. Que l'on soit ouvrier, fonctionnaire ou cadre supérieur, on se considère toujours comme faisant partie des 99%. Et l'on se voit très loin des fameux 1%, de ceux qui ont tout quand d'autres ont si peu. Nous sommes tous scandalisés par les salaires faramineux et les retraites-chapeau des grands patrons. Nous sommes tous horrifiés par la dévastation écologique de la planète, effarés face à l'inertie dont nous faisons preuve face aux changements climatiques. Et tous ces éléments ont un point commun : la recherche effrénée du profit maximal. Voilà ce qui nous réunit, voilà ce qui nous rassemble.
* Thomas Piketty, "Le Capital au XXIème siècle"