Aujourd'hui, la consigne est claire : faire barrage à l'extrême-droite. Et demain, heureux vainqueurs, nous dormirons sur nos deux oreilles, certains d'avoir fait ce qu'il fallait.
Personnellement, c'est cette certitude qui me fait peur, bien plus encore que le Front National lui-même. Car combien serons-nous, dès lundi prochain, à nous attaquer aux causes profondes de la montée du FN ? A changer nos habitudes, à remettre en question notre vision du monde pour oser imaginer un modèle de société radicalement différent ? Quasiment personne. Nous reprendrons notre train-train quotidien et nous attendrons sagement la prochaine élection pour à nouveau accomplir notre devoir : mettre le bon bulletin dans l'urne.
C'est cela qui me fait peur: cet aveuglement néfaste, pour ne pas dire criminel, qui nous pousse chaque jour à considérer que nous pouvons continuer comme avant. C'est notre immobilisme qui condamne l'humanité et la biosphère de manière tout aussi certaine qu'il fait progresser les idées nationalistes et xénophobes.
Car oui, le véritable problème, ce n'est pas la percée du Front National, mais celle de ses idées. Il ne s'agit pas ici de jouer sur les mots. Je veux dire par là qu'il est dangereux de considérer que le FN a le monopole du mal: ses idées ont depuis bien longtemps infusé dans les esprits de nombre de dirigeants politiques en soif de réélection. Ces derniers ont eux-mêmes grandement contribué à répandre le venin de la peur et de la haine. En conséquence, tracer une limite claire là où il n'y en a pas fausse notre perception du bien et du mal. L'expression "combattre le Front National" est donc dangereuse car elle nous donne un faux sentiment de sécurité en laissant croire que le danger se limite aux frontières du FN. Cela détourne notre attention de la lente diffusion du poison nationaliste dans toutes les veines de la société, et parfois dans notre propre esprit si nous n'y prenons pas garde.
Quant à M. Macron, je n'ai aucune animosité particulière à son égard. Je le considère comme étant un démocrate, respectueux des règles républicaines. Ses idées sont très différentes des miennes, mais sont acceptables car dénuées de haine. Mais alors, me direz-vous, pourquoi vouloir voter blanc, et refuser de faire barrage au Front National ? D'une part, comme dit plus haut, car ce serait se tromper de combat, ou se donner bonne conscience à peu de frais. Ensuite, parce que la politique prônée par M. Macron est dans la droite ligne de celle menée depuis le début des années 80, c'est-à-dire celle du néolibéralisme. Et comment ne pas voir que ce modèle économique entraîne la destruction de notre planète, l'épuisement des ressources naturelles, l'aggravation des inégalités et par voie de conséquence la montée des populismes ? Que les valeurs portées par cette doctrine sont néfastes pour la société ? L'individualisme, le dieu-argent et la soif de richesses sont les véritables fléaux de notre temps. Le consumérisme consume les consciences.
Comment croire que l'on pourra "faire barrage" à une lame de fond submergeant l'Europe en se concentrant sur des problèmes électoraux franco-français ? Comment peut-on également croire que l'on pourra résoudre les problèmes de la France et du monde sans changer radicalement de modèle de société ? Sans remettre en cause sa propre perception de ce qui est bon et de ce qui est juste ? Pour ma part, cela fait bien longtemps que je me tourmente à ce sujet. Mes doutes m'angoissent parfois, mais nettement moins que les certitudes des autres.
Alors le 7 mai, je ne sais pas si j'aurai raison de voter blanc, mais je suis certain que se satisfaire de voter Macron serait une erreur.
Le 8 mai, j'aurai peut-être mauvaise conscience, mais rien ne m'effraie plus que ceux qui ont bonne conscience, car ils n'ont pas d'incitation à agir.
Gilles Fabre